Extrait 3

D’une morte @ l’autre

« De : Yukiko Yamamura [y.yamamura@bluewin.fr]

Envoyé : lundi 31 octobre 2005 8:43

À : Anne Clairmont

Objet : itsu made mo (pour toujours)

Anne san,

Ici, c’est un lundi banal, avec le bruit matinal du camion poubelle qui freine brutalement devant la maison, comme chaque matin de semaine. Te souviens-tu des airs musicaux différents qui annoncent au Japon l’arrivée du camion poubelle, du marchand de légumes ou de tofu, de l’aiguiseur de couteaux, etc.

Je n’arrive pas à croire que je boiterai si fort, toujours. Pour toujours. J’aimerais que le temps se soit arrêté juste avant mon suicide. Je n’aurais pas pris tout ce sirop. Et je me serais réveillée normalement le lendemain matin. Et je ne boiterais pas. Si j’avais su ce qui allait m’arriver, je n’aurais pas fait ça. Je pense que si on empêche les gens de se suicider, le moment crucial passé, ils sont contents. Qu’on les ait sauvés. (Excuse-moi de redire toujours les mêmes choses, mais cela fait partie de ma réalité quotidienne, et j’ai besoin de répéter pour peut-être un jour accepter).

Dewa mata,

Yukiko

PS : C’est mon mari qui m’a retrouvée. Il avait ma clé. Après notre divorce, il continuait à prendre soin de moi de loin. Il me téléphonait souvent, me sentant fragile. Et comme je ne répondais pas depuis plusieurs jours, il est venu, m’a trouvée, presque morte, et a appelé une ambulance, ce qui m’a sauvée.

Mais il ne s’est pas rapproché de moi pour autant. Selon mon fils, il a une amie, grande, mince et eurasienne, qui me ressemble, en plus froide et guindée. Il faut croire qu’il me recherche un peu, car, avant moi, il n’avait eu de relations qu’avec des françaises de passage et vivait pour son travail. Il passait tous les dimanches chez sa mère, qui lui faisait un bon dîner et lui lavait son linge. Fils unique, il avait perdu son père jeune et se sentait responsable de sa mère. Il parlait peu. Mais pas comme les japonais qui laissent leur intuition remplacer le bavardage continue des français, ou pire encore des italiens. Non, il parlait de choses concrètes et réfléchies. Sinon, il observait tout avec son mental, pas avec son intuition. Nous étions donc tout le temps décalés. Décalés car nous ne pouvions pas communiquer « à la française », puisqu’il n’exprimait rien, ni « à la japonaise », car il n’avait que peu d’intuition.

Puis il y eut la naissance de mon fils. Conçu, par hasard un samedi soir (la seule soirée où mon mari n’était pas trop fatigué et où nous avions des rapports, comme on dit) alors que j’avais oublié ma pilule deux soirs de suite. Quand je me suis mise à vomir tous les matins, je me suis doutée de quelque chose et suis allée chez le gynécologue. A l’époque j’avais déjà des problèmes et je travaillais dans un Institut suisse pas vraiment intéressant. J’ai donc gardé cet enfant que je n’avais pas vraiment voulu. C’est le lot de bien des femmes. Et j’étais devenue une épouse comme les autres. Insensiblement, le rêve suisse s’était transformé en un ennui profond et paralysant. Mon mari avait toujours raison pour tout puisqu’il était raisonnable, par définition. Je n’ai manqué que trois semaines pour mon accouchement. Je n’ai pas allaité et j’ai trouvé une nounou à domicile. Je ne me suis même pas rendu compte de ma grossesse ni de mon accouchement, prise par mon travail. J’avais baissé les bras et accepté ma condition. Je n’avais presque aucune amie japonaise, et mon mari s’en fichait. Il continuait à vivre pour son travail : nous étions deux célibataires invétérés, qui s’étaient mariés, avaient eu un enfant par hasard, et restaient ensemble par paresse et à cause de l’enfant.

De : Anne Clairmont [anne.clair@freesurf.fr]
Envoyé : lundi 31 octobre 2005 12:43
À : Yukiko Yamamura
Objet : Je me suis injectée de la morphine

Chère Yukiko,

Je pense comme toi. Si je n’avais pas fait ce geste, au moment où je l’ai fait, je ne l’aurais sans doute pas fait. Pas refait. C’était un moment particulier. Quelques semaines auparavant, j’avais demandé à mon infirmière d’aller acheter de la morphine pour ma mallette de garde. Je lui avais fait une ordonnance à souche. Et quand j’ai quitté mon cabinet, j’ai pris la morphine avec moi. Pendant quelques semaines, je l’ai cachée dans l’armoire de ma chambre. Il y avait dix ampoules de dix milligrammes. Je n’avais aucune idée de ce que je risquais à me l’injecter, sauf à mourir. En début d’après-midi, ce jour-là, j’avais bu. Du whisky sec. Comme à mon habitude. Et j’avais pris deux comprimés de somnifère. Sans effet. J’avais très envie de dormir. Alors j’ai essayé de m’injecter les dix ampoules en une même seringue. Mais au début je n’arrivais pas. De même que six mois plus tôt, j’avais tenté sans succès de me couper les veines du poignet avec un bistouri. Vers cinq heures de l’après-midi, j’ai enfin réussi à m’injecter le contenu de la seringue dans une veine du pied gauche. Et je me suis immédiatement endormie. Pour toujours, je croyais. Pour toujours, handicapée. C’est différent de mourir ou d’être handicapée. Ou bien c’est pareil. Si l’on pense que l’on est mort à soi-même. J’ai l’impression d’être une morte. Et que tu en es une autre.

A bientôt,

Anne »

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